Consentir sous l’emprise du désir
Désirer ce que l’on ne souhaite pas
« Est-on éclairé·e lorsqu’on est en proie au désir ? Je ne le crois pas. »
Aurore Vincenti, Pour une érotique du sensible, p. 1781
Qui n’a jamais regardé de pornographie pas éthique, voire franchement crade ? Qui ne s’est jamais senti, quelques instants après une baise, un peu sale d’avoir couché avec quelqu’un qu’on méprise, ou qui nous fait du mal, ou cet ex franchement-c’était-une-idée-de-merde ? Qui, même, ne s’est jamais senti coupable de simples fantasmes ? Il me semble qu’il y a là-dedans davantage qu’une morale mal placée, mais que ces désirs incongrus – incohérents avec nos valeurs, nos envies profondes, notre représentation de nous-mêmes – interrogent la notion même de désir.
Je ne m’étendrai pas ici sur le fantasme, entendu comme une construction mentale, un scénario imaginaire qu’on ne souhaite souvent pas véritablement réaliser ; je souscris à l’analyse de Natalie Wynn, dans sa vidéo « Twilight », qui affirme qu’un fantasme est un moyen de répondre à un besoin psychologique non rempli – ainsi, par exemple, la prévalence de fantasmes de viol chez les femmes répondrait au besoin d’être libérée de la charge du désir, la sexualité et le désir féminins étant toujours fortement stigmatisés.
Je m’intéresse davantage aux actes, aux choses que nous faisons lorsque nous sommes sous l’emprise du désir. Ça peut être, en effet, regarder une pornographie dont la production est clairement en désaccord avec nos valeurs, consentir à un acte sexuel qui nous répugne ou nous blesse à un certain degré ou coucher avec quelqu’un pour qui on a des sentiments ambivalents, voire envers qui il existe une relation de pouvoir – je pense d’abord à l’exploitation sexuelle d’une personne qui a des sentiments pour nous, par exemple, mais on peut devenir bien plus dark que ça : le dénominateur commun étant, si j’avais la tête froide, je ne m’engagerais pas dans cette pratique.
Margeaux Feldman, autaire de Touch Me, I’m Sick et du blog Carescapes (Substack), forge le terme ugly sex (sexe moche) pour désigner les expériences sexuelles où on a clairement consenti, mais où régnait un certain sentiment de dégoût. Feldman définit le « sexe moche » ainsi :
Du sexe qui t’excite mais te laisse mal à l’aise après coup. Du sexe brouillon et ambivalent, qui diffère donc du sexe soi-disant pleinement empuissançant, auquel on dit un « oui ! » sans équivoque, que les féministes sont censées avoir. (p. 39, ma traduction)
Iel s’appuie sur la nouvelle « Cat Person » de Kristen Roupenian, publié sur le site du journal The New Yorker en 2017. Dans cette histoire, l’héroïne, Margot, a un rencard avec un homme plus âgé avec qui elle finit par coucher, malgré la répulsion qu’il lui inspire. Elle décrit comment, paradoxalement, le dégoût s’accompagne d’une forme de désir de seconde main, presque dissociatif, qui la mène à consentir à un rapport dont elle sait pourtant qu’elle ne tirera pas vraiment de plaisir.
Ce concept d’ugly sex me paraît essentiel à la compréhension de la construction de désirs minoritaires ou subalternes, marqués par les systèmes de domination. Lorsqu’on est minorisé·e, avoir du sexe moche est souvent la seule manière d’avoir du sexe tout court. Feldman écrit :
Nous avons tendance à pathologiser les expériences qui ne sont pas à la hauteur d’un oui sans complexité, sans équivoque. J’ai passé des années et des années de ma vie à avoir honte de mes premières expériences sexuelles une fois que j’ai eu compris qu’il ne pouvait pas vraiment y avoir de consentement si je n’étais pas sobre. Ai-je été blessé·e par ces expériences ? Oui. Et en même temps, le sexe moche et le consentement vide2 m’ont permis d’accéder à l’intimité et la connexion dont j’avais désespérément besoin pour survivre. (p. 43, ma traduction)
Le premier souvenir qui me vient à l’esprit lorsque je pense au sexe moche que j’ai pu avoir, c’est ce soir où j’ai pris mon vélo pour aller coucher avec un ami proche, également ami proche de mon récent ex. C’était quelqu’un qui ne m’avait jamais plu et qui m’inspirait même une certaine forme de pitié : cependant, ce soir-là, privé·e que j’étais d’intimité par ma récente rupture et craignant de perdre cet ami trop proche de mon ex, j’ai initié et poursuivi une interaction sexuelle, de laquelle je suis sorti·e avec du dégoût pour moi-même et pour lui. Immédiatement, je me suis demandé : qui a abusé de qui ? L’avais-je utilisé pour atteindre mon ex, ou avait-il profité de ma détresse pour obtenir du sexe ? Ne lui avais-je pas manqué de respect d’entrée de jeu, sachant qu’il ne me plaisait pas vraiment ? M’ayant vu dans un état émotionnel déplorable, n’aurait-il pas dû refuser de coucher et s’abstenir de flirter ? Il n’existe pas de réponse univoque à ces questions : nous nous sommes, en quelque sorte, entre-exploités ; et ce même si l’amère conclusion est que malgré ça, il m’a abandonné·e, sacrifiant notre propre amitié pour ne pas se sentir tiraillé entre moi et mon ex.
Dans le paradigme du consentement enthousiaste, ces expériences sont traitées comme pathologiques, requalifiées en agressions sexuelles : si l’on a du sexe moche, c’est peut-être qu’on était alors en incapacité de consentir – après tout, ma détresse émotionnelle obscurcissait sans aucun doute mon jugement, quand ce n’est la solitude, le désir de plaire ou l’hétérosexualité compulsive. Pourtant, on a bien consenti – et le plus souvent, on a même désiré. C’est bien moi qui suis monté·e sur ce vélo, ai emprunté ces escaliers et retiré ces vêtements. Comment, alors, rendre compte du désir ? Une première version de ce texte, qui a atterri au bout de quelques paragraphes dans le dossier « thérapie » de mon ordinateur, avait pour titre : « Le désir, état de conscience modifié ? Ou : toutes les fois où j’aurais aimé ne pas vouloir ce que je voulais ». J’y écrivais notamment :
Tel que je le conçois, un état de conscience modifié est un état induit (par une substance, un conditionnement, un faisceau d’actes ritualisés, n’importe quel rush hormonal dans le cerveau) dans lequel mon raisonnement et ma perception diffèrent de ce que j’expérimente dans un contexte « ordinaire ». Je ne sais pas si c’est une bonne définition, mais elle fera.
Concrètement, j’ai l’impression que le désir est un état de conscience modifié qui émousse ma perception du danger (psychologique comme physique), mes valeurs et mon sens moral, et ce que je considère souhaitable, ce que je veux, ce vers quoi je me sens attiré·e. Je peux désirer des personnes qui ne correspondent pas à ce que je souhaite dans la vie, dont les personnalités contiennent des traits que je reconnaîtrais ordinairement comme incompatibles, etc. Je peux m’engager ou me maintenir dans une relation qui comporte des signaux forts d’incompatibilité voire de danger psychologique.
Dès l’introduction, lucide, j’écrivais aussi : « je ne me sens pas assez calé·e en réduction des risques pour m’[adonner au désir] ». Vous voici prévenu·e·s, un peu tard sans doute : ceci est un texte sur le désir par quelqu’un qui ne désire plus.
Les discours sur le consentement passent totalement à côté du désir, en tout cas, d’une bonne partie de celui-ci – le sexe moche de Margeaux Feldman. Sous l’emprise du désir, on fait quantité de choses qu’on ne ferait pas sans celui-ci. J’ai en tête une phrase de The Boy Slut, le blog très horny d’un Américain bisexuel, qui écrit, après avoir décrit sa jouissance dans une orgie publique d’ampleur considérable – je cite de tête, n’étant plus abonné·e –, « it smelled exactly as it should ». Une fois le désir rassasié, c’est le dégoût face aux odeurs de foutre et de merde qui rejaillit. Faut-il en conclure que Zachary Zane n’aurait pas ordinairement consenti à l’orgie à laquelle il a pris part ? S’il est aussi enclin au sexe que son blog le laisse voir, ça paraîtrait ridicule ; cependant, cet épisode contient une vérité plus nuancée. Pour être capable de prendre part à l’orgie, Zane s’est mis dans un état de conscience modifié : le désir.
En l’occurrence, il consent donc au désir – de fait, les expériences sexuelles planifiées sont généralement passées par des étapes de non-désir, assurant une certaine congruence avec l’état de conscience ordinaire : orgies, scenarii BDSM, peut-être même la partie de jambes en l’air après avoir sexté pendant des jours. Mais que dire de toutes ces fois où l’on ouvre Grindr pour satisfaire un appétit soudain ? Où l’on traîne sur des parties mal famées du web pour se masturber ? Où l’on appelle une pute à trois heures du matin pour se décharger ? Où l’on répond au « hey » concupiscent de ce gars qu’on sait être un charo ? Où, comme je l’ai fait, l’on couche avec quelqu’un par peur de perdre son affection ? Consent-on véritablement à ces actes, au sens de notre pleine conscience, de la congruence avec nos valeurs, à nos envies et non nos désirs ?
Plus profondément, que dire des relations qui se créent sur la base-même du désir ? Que dire, alors que le sexe et sa satisfaction peuvent mener à rationaliser des situations inadaptées ou dangereuses, parce que le désir appelle son épanchement ? Devrions-nous – provocation – nous abstenir durant les premiers temps d’une relation, juste au cas où (spoiler : ça ne marcherait pas, le désir étant là quand même, peut-être même plus fort de n’être pas rassasié) ? Ne devrions-nous avoir pleinement confiance qu’en les relations, notamment amicales, qui ne sont pas basées sur l’exercice d’un désir et la pratique d’une sexualité ? Devons-nous passer le désir à la moulinette de nos envies avant de nous y adonner ?
Je ne prétends pas répondre ; de fait, je trouve le paradigme du consentement enthousiaste désuet et la manière dont je mobilise ici le terme est d’emblée chargée. Oui = oui et donc nous avons consenti ; mais sous l’emprise du désir, étions-nous maîtres de notre volonté ?
1 Je suis tombé·e sur cette phrase une heure après avoir terminé ce texte, rouvrant ce livre que j’ai par ailleurs trouvé peu intéressant – prenant le même point de départ qu’Éropolitique de Myriam Bahaffou, il manque toutefois toute la question décoloniale voire subalterne pour livrer une vision lisse et blanche d’un désir sans domination, à l’opposé du foisonnement sensoriel et sensible qu’on retrouve chez Bahaffou.
2 Un terme que Feldman emprunte à Melissa Febos dans son livre Girlhood et qu’iel définit ainsi : « des situations dans lesquelles nous consentons, mais n’avons pas nécessairement envie » (ibid. p. 43).
