Les hommes et le déni plausible
Notes sur un instrument discret du patriarcat
J’ai un gros besoin d’écrire ; écrire donne sens à ma vie, me construit, organise l’intelligibité du monde. Malgré ça, je n’écris pas tant, et je partage peu. Ce fait a changé au fil des années : je partageais plus volontiers mes graphorrhées introspectives auparavant, comme le flot tarissant de mes lettres de nouvelles personnelles en témoigne. L’arrêt de la fac y a sans doute contribué, car j’ai perdu en acuité ; le militantisme aussi, car j’ai perdu en spontanéité, ou gagné en précaution – ou, j’ai intégré la peur de représailles sociales en cas de faux-mots (miroir du FOMO, fear of missing out, qui jadis me poussait à plonger dans la mêlée ?). Résultat, la plupart des textes que je commence s’étire dans le temps, je peine à les achever, je les interromps de mille lectures qui me donnent au final envie d’écrire autre chose, et ainsi de suite.
Maintenant que j’ai déménagé une partie de mes écrits ici, en intention du moins, je me mets au défi d’écrire une fois par mois, quand bien même la réflexion serait partielle ou inachevée. Nous verrons si je parviens à surmonter le démon du perfectionnisme.
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Je tire au sort dans la note dédiée de mon téléphone, qui s’allonge presque de jour en jour et se résorbe si peu : men and plausible deniability.
Plausible deniability, ou « déni plausible », désigne le fait de ne pas reconnaître une action pour laquelle il n’existe pas de preuves suffisantes pour nous incriminer, et par extension dans l’usage que j’en fais, le fait d’entreprendre des actions avec une arrière-pensée qu’on peut facilement nier, dont on peut se défendre. Si je laisse traîner un produit au fond du caddie et m’écrie « Oh ! Pardon » quand la caissière le fait remarquer, c’est du déni plausible : quand je sors ma boîte de conserve avec un air à la fois contrit et surpris, personne n’est dupe ; pourtant, ça suffit à me défendre, et il est peu probable qu’on m’accuse d’avoir essayé de voler. Il est plausible que j’aie oublié la boîte au fond du caddie ; pour autant, la probabilité que j’aie essayé de voler est plus haute – l’hypothèse de l’oubli est juste assez crédible pour qu’une accusation directe ne puisse pas être étayée.
Or, il me semble que les hommes cis, dans leurs relations sexuelles et romantiques avec les femmes en particulier, font volontiers usage de ce déni plausible. J’irais même jusqu’à dire que c’est une des formes spécifiques de la domination masculine dans les relations hétérosexuelles, et une qui se cache bien – car c’est le principe.
Je précise que je ne suis absolument pas misandre, non pour me défendre de mon propos, mais parce que ça me paraît bizarrement important à dire. J’aime des hommes, j’aime les hommes, j’en fais partie dans une moindre mesure. J’ai trouvé énormément de soutien auprès des hommes de ma vie, d’une façon qui fait que je me sens étrangement plus en sécurité avec des hommes de tous genres que des femmes cis par exemple – le harcèlement scolaire, notamment, ayant été perpétré par des filles, j’ai gardé une dent qui me fait tendre vers la misogynie, et ayant été défendu·e par des garçons dans ces situations je tends au contraire à une magnanimité parfois excessive envers les hommes.
Que j’en vienne à identifier un principe de déni plausible comme expression structurelle de la domination masculine est d’autant plus surprenant que j’ai cette magnanimité : je suis davantage susceptible d’être dupe, d’accorder le bénéfice du doute – et pourtant.
Le déni plausible des hommes dans les relations hétérosexuelles
Sans surprise, c’est l’expérience du TDS qui m’a amené·e à penser ça. Sans surprise, c’est cette expérience qui m’a rendu, à un certain degré, misandre ; c’est aussi celle qui m’a mis·e au contact d’hommes que je n’aurais pas côtoyé sinon, et fait réaliser que « les hommes » dans ma bulle de masculinités subalternes ou complices1 n’étaient pas tellement représentatifs du patriarcat.
Je n’ai pas envie de détailler sur la base de l’expérience car ce serait cru. Sans rentrer dans le détail, le déni plausible prend la forme d’un « Ah mais [insérer ici une information qu’il fait semblant de ne pas avoir comprise] ?! ». Mon préféré, le plus grossier et le plus ridicule : « Ah mais c’est tarifé ?!! ». Genre, le gars t’a vu sur un site d’escort et il essaie de gratter du sexe gratuit. Mdr, comme on dit, hein. Souvent, avant d’en arriver là, l’homme en question t’a volé ton temps, il t’a occupé avec des messages, des demandes. Il a occupé de l’espace en sachant qu’il en sortirait en refusant de concrétiser l’échange qui, pourtant, est la base du contrat social implicite qui vous unissait.
Dans la vie quotidienne avec « un homme » lambda, on retrouve ce déni plausible, évidemment au cœur des rapports de séduction, lorsqu’on les confronte – « T’es en train d’essayer de me tirer mon numéro, là, non ? — Oh, non ! Je suis vraiment strictement intéressé par cette bouture de begonia maculata » –, mais aussi dans les tâches domestiques – « Je n’ai pas réussi à lancer la machine à laver ! — Elle n’est pas branchée… — Ah merde, sérieux ?! Je suis con », etc.
Particulièrement présent dans la séduction hétérosexuelle, ce déni plausible peut confiner au gaslighting, cette pratique de manipulation qui consiste à faire croire à la personne qu’elle s’imagine des choses qui sont bien réelles. Dans la pièce Gas Light2 qui a donné son nom au phénomène, un mari manipule sa femme en baissant la lumière ou déplaçant des meubles et lui faisant croire qu’elle est folle, que ça a toujours été comme ça. De même, lorsqu’un homme en relation hétérosexuelle fait usage de déni plausible, par exemple en prétendant être simplement « fatigué en ce moment » lorsque sa compagne s’inquiète qu’il soit distant, ça peut s’apparenter à du gaslighting.
Ce qui m’amène à la question suivante : à quoi sert le déni plausible ?
Les usages du déni plausibles pour les hommes en relation avec des femmes
(Je précise ici que si j’utilise la matrice hétérosexuelle comme support, et parle donc d’hommes et de femmes, c’est d’un point de vue structurel imprécis et impersonnel et le genre des personnes avec qui les hommes cisgenres dont je parle sont en lien est un large spectre : je suis par exemple une personne transmasculine avec un passing masculin, pourtant les expériences que je rapporte me mettent ici dans la position que je prête structurellement aux femmes en relation avec des hommes. De l’autre côté du spectre, je suis persuadé·e sans en avoir de preuves ou d’exemples que de pareils mécanismes peuvent se mettre en place dans des relations homosexuelles entre hommes cisgenres, a fortiori lorsque l’un des partenaires est structurellement dominé, en particulier par la classe/la dépendance économique.)
Le déni plausible a de nombreux usages. Il est tellement pratique que franchement, pourquoi s’en passer, hum ? En vrac, il permet :
D’obtenir des choses sans avoir à demander. Dans une relation sexuelle, par exemple, masser avec insistance une fesse ou laisser traîner un doigt sur un anus en attendant qu’un « Non » se produise permet de peut-être, si la partenaire semble conciliante, obtenir un rapport anal sans avoir à le demander. Évidemment, ça n’est pas ok : si ces pratiques n’ont pas été discutées en amont, laisser à la partenaire la possibilité de dire non, mais pas celle de dire oui, et faire peser sur elle le poids intégral de consentir – ou céder… –, se situe sur le spectre de l’agression sexuelle voire du viol. Dans ce contexte, le déni plausible est une instrumentalisation de la « zone grise »3 du consentement afin d’obtenir des pratiques sexuelles que sa partenaire ne souhaite pas.
D’éviter des conversations qu’on ne souhaite pas avoir. Là aussi, c’est un grand classique : le « je suis juste fatigué » que j’évoquais plus haut est une façon de ne pas rendre des comptes, de ne pas faire le travail émotionnel nécessaire à la relation et donc, de faire reposer l’intégralité de ce poids sur sa compagne. Le déni plausible permet ainsi de dire que tout va bien lorsque ça n’est pas le cas, et de partir en disant « Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais je ne ressens plus rien pour toi… Quelque chose est cassé entre nous » alors même que ça fait des mois que la partenaire essaie d’obtenir des échanges ou des moments de qualité. (:
De ne pas faire sa part des tâches domestiques, de l’éducation des enfants, etc. En ce sens, le déni plausible se rapproche encore d’une autre notion, weaponized incompetence, l’incompétence comme arme ou incompétence stratégique, qui consiste à feindre ou exagérer son incompétence pour ne pas avoir à faire les tâches. « Je n’ai pas réussi », « Tu fais ça mieux que moi », etc. sont des moyens de ne pas avoir à apprendre des compétences et de reposer éternellement sur les compétences, donc le travail, de sa partenaire. Les stratégies d’instrumentalisation de l’incompétence font souvent usage du déni plausible, en faisant mal une tâche par exemple. Est-il probable qu’un homme de quarante ans ne sache pas remplir un lave-vaisselle ? Pas vraiment. Est-ce plausible ? Ouais, allez… S’il le dit avec des yeux à la Chat Botté.
Tous ces exemples, loin de couvrir l’ensemble du spectre, marquent à quel point le déni plausible est à la fois utile et reposant pour les hommes. J’aimerais pouvoir finir en expliquant comment y résister – et puisqu’il reste vingt minutes à mon minuteur, je suis moralement obligé·e auprès de moi-même d’y consacrer au moins ce temps.
Mettre fin au déni plausible
Une première façon de mettre fin au déni plausible est de s’y opposer frontalement, de montrer qu’on a bien vu. J’ai fait ça à un homme qui, m’ayant contacté en dernière minute alors qu’il avait mes dispos depuis une semaine, m’avait écrit un message très artistique me disant en substance « Vous faites le choix de passer du temps avec votre ami et c’est bien normal, tant pis pour moi », assorti de tournures telles qu’il était évident qu’il tentait de se faire passer pour un bon prince acceptant magnanimement mon refus alors même que l’impossibilité du rendez-vous reposait donc entièrement sur le fait qu’il n’avait pas fixé de rendez-vous dans un temps imparti. Je lui ai répondu assez brutalement (ne faites pas ça chez vous, ou peut-être que si) qu’il n’allait pas m’embrouiller avec ses grands mots et que tout ce qu’il avait fait, c’était perdre mon temps en ne respectant pas les délais que je pose explicitement, alors sa posture de haute morale, non merci. Il avait été sonné et avait répondu sur un registre d’excuse qui sortait du déni plausible pour rentrer dans la reconnaissance de la petite manipulation.
Une autre façon, qui n’a pas le mérite d’être un défouloir, est de rappeler constamment les termes, pour que le déni ne soit plus du tout plausible. « Je te passe mon numéro pour qu’on s’organise pour la sortie pro, pas pour un rendez-vous galant. On est bien d’accord ? » ; « Je commence à avoir des doutes sur tes intentions, donc soyons clairs : je ne suis pas intéressée » ; « Je m’attends à ce que la lessive soit faite et étendue quand je rentre ». Dans cette configuration, la charge émotionnelle repose toujours sur la personne en situation de subir un déni plausible, mais elle le désarme effectivement, car si l’interlocuteur ne remplit pas sa part du contrat ou tente de contourner les règles, il est possible de revenir à « Je t’avais dit que… », exposant le méfait comme tel.
Mon écriture vit sous le joug d’un rythme ternaire, me voici donc contraint·e d’imaginer une troisième stratégie (et ce même si mon minuteur sonne à l’instant). Il m’en vient une plus sombre, plus sale car elle implique qu’on cédera parfois : ne pas être dupe. Nommer, pour soi-même : « il est en train de faire usage du déni plausible ». Rentrer dans le jeu, s’en extraire selon ses règles, en sachant que notre « non » rencontrera un « Ah mais pas du tout ! » voire un terrible « Ne t’inquiète pas ». Dans les relations instrumentales, dans le cadre du travail ou lorsqu’il existe une dépendance matérielle à l’égard de la personne, on en est souvent réduit à ce compromis sale qui ne nous protège pas tout à fait, qui nous touche dans une position où on s’attend à l’être, où on se prépare pour n’être juste pas aussi sali que si on n’avait pas conscience de ce qui est en train de se passer.
Beurk. Je me sens gluant, souillé de pétrole ou de bave en écrivant ces dernières lignes. J’aurais aimé finir sur du positif… Désolé·e.
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Ainsi de cette première newsletter tirée parmi les thèmes sur lesquels à force de vouloir bien écrire, je n’écris pas.
J’espère qu’elle vous donne une perspective, voire des armes supplémentaires pour résister aux mécanismes les plus vicieux du patriarcat. De mon côté, comprendre le déni plausible m’a rendu un peu misandre – dans le sens où je suis davantage gardé·e contre les hommes, je fais davantage attention à détecter ces petites manipulations quotidiennes. Ça a, en un sens, diminué mon espoir, ma foi que je voudrais inébranlable en l’humanité ; qu’importe. C’est peut-être le thème d’un futur écrit.
1 Pour reprendre les catégories de Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, 2022 (1995).
2 Patrick Hamilton, Gas Light, 1938.
3 Je parle de « zone grise » parce que je pense qu’elle existe : de fait, entre deux partenaires qui se connaissent et qui communiquent bien, le consentement verbal n’est pas la norme, et la plupart des actions se font via ce qui s’appelle attunement, accordage, en anglais : on est sensible aux signaux de l’autre et cela permet une relation sexuelle qui se passe bien pour les deux partenaires, sans pour autant avoir beaucoup verbalisé. Cependant, dans le cas de relations « non-accordées » et a fortiori lorsqu’il existe une domination structurelle, par exemple dans le cas du travail du sexe, cette « zone grise » se transforme en zone d’agression et de danger.
