Ma solitude bi
Pourquoi je suis bi d’abord, trans ensuite
Les émotions qu’évoque chez moi le fait d’être bi me surprennent souvent par leur intensité. Je suis sur le fil, toujours prêt·e à basculer dans la colère. Je suis en tension face à la biphobie, plus que face à la transphobie. Je crois que c’est partiellement parce que je me sens plus outillé·e pour réagir à la transphobie, mais partiellement pour d’autres raisons plus centrales : 1) je me sens plus assuré·e dans ma transidentité/transitude que dans ma bisexualité, celle-ci étant constamment remise en question culturellement, 2) face à la transphobie, je ne me sens pas seul·e.
Transitionner n’a pas été facile. J’ai dû traverser des moments de coming-out, de rejet, d’incompréhension ; j’ai perdu la personne qui partageait ma vie ; je me suis mis·e en difficulté administrative ; j’ai été déchu·e de cette classe sociale si privilégiée qu’est celle de la femme cis blanche (non, je ne considère pas qu’être un homme trans est « plus élevé » qu’être une femme cis : tous les « privilèges » auxquels accèdent supposément les hommes trans et les personnes transmasculines sont précaires, soumis à notre invisibilisation, susceptibles d’être retournés en un instant par l’outing. Les privilèges masculins qu’on a lorsqu’on est perçu comme un homme ne sont jamais acquis, seulement empruntés. Ce n’est pas si éloigné du « privilège hétérosexuel » qu’on a en tant que bi, d’ailleurs : lui aussi peut se retourner en un instant et se transformer en hostilité ou fétichisation). Mais lorsque j’ai transitionné, j’étais outillé. Je rejoignais une communauté identifiable, avec des associations, des espaces, des pair·e·s. Et puis, je n’avais plus treize ans.
Je voulais donc prendre un moment pour revenir sur mon parcours d’ado puis de jeune adulte bi, en espérant que ça contribue à visibiliser l’importance de reconnaître la bisexualité comme une queerité et la biphobie comme une oppression spécifique au lieu d’une demi-homophobie.
Tant d’émotions
Si je tente de me reconnecter avec ce lointain moi de treize ans, cette ado queer perdue dans un groupe d’amies hétéro, je suis envahi·e d’émotions. Je ressens de la honte, de la culpabilité, de la colère. Je me sens infiniment seul·e. Je me souviens de cette amie dont j’étais profondément amoureux·se et qui ne m’aimait pas « comme ça ». De cette autre qui aimait tant flirter avec moi pour ensuite se jeter dans les bras de garçons. Du statut un peu à part que j’avais, de celle avec qui on peut tester la drague, sans aller plus loin que ça. Ce statut d’amoureuse transie dans un groupe de filles, je sais qu’il est commun à beaucoup de lesbiennes, et en cela, c’est bien une expérience bi lesbienne que j’ai connue.
Pourtant, à cela s’ajoute la culpabilité à chaque fois que je m’éprenais d’un garçon. Je ne connaissais pas « la commu » à l’époque, mais j’avais déjà l’impression d’échouer, d’être une fausse lesbienne (de fait, je ne l’étais pas), voire une allumeuse. Bon, à ça s’ajoutait la dysphorie de genre, que je ne nommais pas encore ainsi même si c’est en fin d’adolescence que j’ai pour la première fois songé, et renoncé, à transitionner. Je voulais être un garçon, plutôt qu’être avec un garçon. Mais je n’avais pas les mots, pas plus que je n’avais, finalement, les mots pour être vraiment bi – j’ai déjà décrit cette oscillation permanente entre hétérosexualité et lesbianisme, cette indécision, ce sentiment de ne pas trouver de sol solide sous mes pieds.
Au lycée, j’ai enfin eu une amie bi. On a même essayé de « sortir ensemble », parce qu’après tout, il n’y avait personne d’autre, mais ce n’est pas allé plus loin que se tenir la main dans la rue. Elle était amoureuse de « la lesbienne » – la seule out – de notre lycée de campagne. En retour, j’étais jalouse de cette butch à qui j’en voulais en plus de souffler le chaud et le froid sur mon amie. Je crois que je me sentais moins seul·e, mais je n’en suis pas sûr·e : j’étais toujours dans ce groupe de copines, toujours éperdument amoureuse de l’une d’elle, en cela toujours un peu à part.
J’avais honte et je me sentais seule. Pendant longtemps, être bi, pour moi, ça a été ça. Avoir honte de crusher sur des meufs hétéro. Avoir honte de sortir avec des garçons. Avoir honte de mon manque d’expérience dès que j’étais confrontée à une « lesbienne légitime » qui ne manquait pas de me rappeler que j’étais un bébé queer (bordel, à dix-sept ans, j’avais bien le droit de l’être – à trente aussi, évidemment, mais merde, dix-sept ans).
Enfin, d’autres
En fin de lycée/début de fac, je me suis fait un autre ami bi, avec qui on se voyait régulièrement pour parler de cette meuf – toujours elle – dont on était amoureux tous les deux, et puis de nos crushes, de nos hook-ups. Cette amitié a été un refuge pour moi, parce que dans ces moments, je savais que j’étais pleinement bi, pleinement moi, pas un genre de patchwork d’attentes et de négations.
Puis j’ai commencé le jeu de rôle grandeur nature et ça a été une révélation. Je me suis trouvé·e dans des soirées où plusieurs personnes étaient ouvertement bi, où c’était accepté et même – joie – présumé. Ce milieu m’a fait énormément de bien, et m’a permis de trouver une assise solide pour construire mon féminisme. En parallèle, je me suis mis, inconsciemment, à m’entourer de bi. Je me souviens d’une soirée chez moi où on a rigolé en réalisant que tout le monde était bi dans la salle. J’ai construit ma petite communauté autour de moi, j’ai eu mes premières fois avec d’autres bi. Encore aujourd’hui, nombre de mes meilleur·e·s ami·e·s sont bi.
Cette proximité, cet entourage bi m’a fait beaucoup de bien et continue de me faire beaucoup de bien. Je le souhaite à tout le monde, vraiment. C’est incroyablement guérissant pour ma petite ado intérieure d’être enfin « légitime », d’être enfin perçu·e et su·e comme bi par tant d’autres personnes.
Mais entre-temps, j’ai transitionné. Progressivement, passant d’une longue période de non-binarité invisible à une médicalisation pas à pas, pour finir par une transition masculinisante qui a véritablement changé la façon dont on me percevait. Ce faisant, j’ai trouvé le milieu queer.
Triste queer
J’ai une musique d’EMDR sur les oreilles pour essayer de process mes émotions par l’écrit, on ne sait jamais. Ce que je constate, en tout cas, c’est que passée cette fenêtre météo où je me suis senti·e pleinement bi, j’ai renoué avec la tension et la honte, et le pire c’est que je ne sais pas vous dire exactement pourquoi. It simply is.
J’ai rejoint les milieux queer par deux biais : mes connaissances queer et la transition. Je crois. Merde. Ça s’est fait progressivement, en tout cas, et je n’ai jamais été vraiment « dans » le milieu, d’abord parce que ledit milieu se définit beaucoup par des moments festifs et que je ne vais pas en soirée. En tout cas, il y a eu divers événements biographiques – le plus gros d’entre eux étant sans doute ma séparation d’avec mon compagnon de l’époque, qui m’a aliéné·e de la communauté locale de jeu de rôle grandeur nature – et sans vraiment m’en rendre compte, ma vie était pratiquement en non-mixité queer.
À ce stade, j’étais à l’aise avec ma bisexualité, et ma versatilité en tant qu’assez bon coup. Il aurait dû en être fini de mon sentiment d’illégitimité. Pourquoi, alors, ma honte est-elle revenue ?
Pas besoin d’aller chercher bien loin : j’étais là parce que j’étais trans. J’avais ma place, on m’accueillait enfin volontiers, on me donnait une certaine importance. Mais ma bisexualité, qui avait été si cruciale pour moi pendant plus d’une décennie, se retrouvait reléguée au rang de caractéristique secondaire. Pire, je voyais des ami·e·s « cis » bi s’abstenir de se rendre dans des endroits où moi, j’avais ma place. Plus je traînais côté queer, plus je voyais ma petite communauté bi freiner sur le pas de la porte. J’ai plusieurs ami·e·s bi totalement isolé·e·s de la communauté queer, notamment des célibataires de longue durée qui ne trouvent pas vraiment de match dans le mainstream hétéro, et ça me rend triste. Et sentir qu’iels ne sentiraient pas accueilli·e·s même si je les y invitais redouble ma tristesse.
Solitude
Je ne sais pas comment conclure. Je n’ai pas envie de faire un procès à la communauté queer. Je sais, déjà, qu’elle n’existe pas vraiment. Je sais aussi qu’en moyenne elle n’est pas si hostile que ça, que la bisexualité est « juste » un impensé, qui va avec le rejet légitime de l’hétéronorme et la misandrie facile. Je sais que les takes vraiment biphobes ne sont pas majoritaires, même si elles rencontrent peu de démentis lorsqu’elles s’expriment. Je sais qu’il y a beaucoup d’ignorance, de manque d’informations qui percent, de personnalités ouvertement bi pour nous faire de la place.
Mais plus que tout, je sais la solitude. En tant que personne trans, j’ai trouvé des assos, des ressources, des pairs. J’ai accès à une reconnaissance mutuelle lorsque je croise une autre personne trans au sport ou dans la rue. J’ai des références, des blagues. En tant que bi, je n’ai rien de cela. J’ai beau avoir la chance inouïe d’avoir autour de moi de nombreuses personnes bi, nous sommes comme seul·e·s ensemble. Et la plupart d’entre nous, sans doute, est seule isolément. C’est, je crois, une des expériences bi les plus communément partagées – une que les balbutiements d’une communauté bi parviendra peut-être à repousser, longtemps sans doute avant que nous n’ayons une place dédiée au sein de la communauté queer.
Je sens que je devrais me défendre, ici, de parler de solitude. Que je devrais citer des études liant isolement et tentatives de suicide, ou parlant de santé mentale au placard. Mais je n’ai pas la force d’être cet·te militant·e, là. Je me sens juste endeuillé·e pour l’adolescente que j’étais et sa solitude bi. Pour tou·te·s les ados queer qu’internet ne sauve pas de l’isolement. Pour mes ami·e·s resté·e·s à la porte de « la commu ». Je suis simplement triste d’avoir été seul·e et de le redevenir, ici, en ligne, hors ligne, dans la communauté queer. Je suis triste. Voilà.

